Enseignement sur le Carême

Exode 20.1-17/ 1 Cor 1.22-25 / Jean 2.23-34 (textes liturgiques de la FPF du dimanche 04/03/2018: Fédération Protestante de France)

En ce troisième dimanche du carême,  quelques repères bibliques peuvent nous aider à mieux saisir en quoi cette étape nous est  essentielle. En tout cas, cette période est propice à une remise en question de manière générale et particulièrement sur le plan spirituel afin de pouvoir juger quel est  l’état de notre relation à Dieu au moment où les chrétiens se préparent à célébrer Pâques.

Quarante jours est la durée de  carême hormis les dimanches. Ceux  qui se souviennent encore de leurs années d’école de dimanche savent très bien que ce chiffre revient plus d’une fois  dans la Bible. Dans l’Ancien Testament, il nous rappelle le périple de quarante années des enfants d’Israël dans le désert. Dans le Nouveau Testament, c’est le nombre de jours durant lesquels  Jésus-Christ fut tenté par Satan dans le désert (Mt 4). Le point commun de ces deux histoires est alors le désert, un lieu inhospitalier, censé être notamment un repaire des bêtes sauvages. C’était un voyage dans l’inconnu, dans le néant. Un parcours initiatique des moins agréables, puisque le désert renvoie à la mort, à l’anéantissement, personne ne peut y survivre uniquement par ses moyens propres. Cependant, la similitude s’arrête à cette géographie hostile. Pour les fils d’Israël, ce détour dans le désert est une sanction. A cause de leur ingratitude, leur manque de confiance envers Dieu, car après qu’IL les a délivrés des quatre siècles de servitude en Egypte, les Hébreux  n’ont de cesse d’exprimer leur regret de s’être fait retirer des mains de fer du Pharaon : « Dans le désert, toute la communauté des fils d’Israël murmura contre Moïse et Aaron. Les fils d’Israël leur dirent : « Ah ! si nous étions morts de la main du SEIGNEUR au pays d’Egypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour laisser mourir de faim toute cette assemblée ! » (Exode 16.2-3). Comme c’est un lieu où le réflexe de survie est constamment sollicité à son plus haut point, les Fils d’Israël confrontés à plusieurs formes de menaces et de tentations n’ont malheureusement pas réussi à se tenir fermes, ils ont succombé au mal, et ce en dépit d’une présence de Dieu sous des formes diverses. L’un des épisodes les plus marquants de leur faiblesse, c’est sans aucun doute l’histoire du veau d’or  qu’ils ont vénéré pendant le temps où Moïse a dû s’absenter afin de récupérer les tables de la loi des mains de Dieu sur le mont Sinaï  (Exode 32). C’est dire que les quarante ans au désert n’étaient pas que désobéissance du peuple et désarroi de Dieu. Certes, c’était un bras de fer permanent entre eux, mais aussi c’est durant cette errance que les enfants d’Israël ont reçu les dix commandements qui vont être désormais leur stricte et unique référence avant même que leurs pieds foulent le pays que Dieu leur a promis. Quant au Christ, les quarante jours au désert sont synonyme de  sa victoire sur la faim et la soif, d’abord sur le plan purement physiologique, car en réalité, personne ne pourrait vivre au-delà de trois jours sans boire ni manger. Or, c’est au bout de quarante jours que l’évangile de Mathieu fait mention que : « Alors Jésus fut conduit par l’Esprit au désert, pour être tenté par le diable.  Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim»  (Mt 4.1-2). Ensuite Jésus a montré à Satan qu’il n’est pas celui, qu’il voulait qu’Il soit, un être avide de pouvoir et d’honneur. Il repoussa une par une,  en évoquant et en s’appuyant sur les contenus de la table des lois, l’ensemble des tentations avec lesquelles Satan essaya de le prendre en otage.  Et nous, où allons-nous nous situer ? Quelle image nous semble la plus proche de nous, celle des Fils d’Israël ou de Jésus-Christ?

On pourrait effectivement être interloqué par la violence du comportement de Jésus envers les marchands au temple  (Jean 2.23-34).  Tellement nombreux qu’on aurait eu peut-être du mal à se frayer un chemin, à se faufiler parmi eux. Et si on se mettait à la place des vendeurs ambulants ou sédentaires,   ceux qui alimentent l’économie dite parallèle, comme il en existe un peu partout dans les grandes villes, on crierait à l’injustice en lisant cette histoire. Seulement, ce dont il faut prendre conscience, c’est qu’aux yeux de Jésus, il ne doit pas y avoir la moindre complaisance, la moindre concession possible dès lors qu’il est question de la propreté du temple au sens spirituel du terme. Pour lui, la maison de son Père est un sanctuaire mais non pas un marché.  Aussi, il semble, à travers sa colère et son emportement, vouloir publiquement porter en accusation les gardiens du temple, ceux qui devaient y être présents de manière permanente, les chefs religieux : Pharisiens, Sadducéens et consort. C’est-à-dire ceux-là mêmes qui sont prompts à condamner le Christ pour ses bienfaits, ses actes de guérison, ses miracles, ses prédications, etc : « Les pharisiens, ayant entendu cela, dirent: Cet homme ne chasse les démons que par Béelzébul, prince des démons »( Mt.24).  Alors qu’ils n’ont apparemment rien fait pour protéger le Temple de Dieu, l’unique. Ils n’ont pas réagi pour éviter que le parvis ne se transforme en un espace dédié au trafic en tous genres avec des intermédiaires et éventuellement des escrocs.  Ils laissaient faire, leur complicité n’est pas avérée mais leur immobilisme nous laisse pantois: « …« Otez tout cela d’ici et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic » ( V16). Certes, les avis pourraient être partagés, car les commerçants s’y installent pour que ceux qui y viennent pour offrir un sacrifice à Dieu puissent se  procurer sur place les animaux dont ils ont besoin. Il est difficile de croire que le Christ soit contre, à condition que ce ne soit pas en colonisant le parvis. Quoi qu’il en soit, le Christ a raison, car face à n’importe quelle situation de ce type,  menaçante, illégale, si nous hésitons et n’osons pas prendre les décisions qui s’imposent, aussi douloureuses soient-elles, la situation risque de nous échapper, de devenir incontrôlable avec toutes les conséquences que cela peut engendrer. Car ce que l’on craint le plus par-dessus le marché dans pareil cas, en le transposant dans le contexte ecclésial de notre époque, c’est de voir cet esprit mercantile profondément matérialiste, dominé par l’argent, prendre possession de l’esprit de l’Eglise, s’emparer de celui de l’ensemble de ses membres. Auquel cas, l’argent devient ipso facto la préoccupation centrale de la vie d’Eglise plus que l’aspect spirituel qui reste sa raison d’être, et la question cruciale est pour les chrétiens de savoir comment incarner, rendre visible dans la vie quotidienne la mort et la résurrection de notre Seigneur Jésus-Christ. Malheureusement, il semble que c’est déjà le cas actuellement. Dans plusieurs pays et notamment le nôtre,  ce pas est déjà largement franchi. Lorsqu’on arrive à imposer aux paroissiens jusqu’à six quêtes, offrandes, voire plus à chaque culte, on a droit de douter, de se poser quelques questions quant à la nécessité d’une telle exigence et sa conformité à la parole de Dieu. Toutefois, on peut se justifier par rapport aux projets soi-disant prioritaires, urgents, dont le nombre ne cesse de se rallonger. Il faut une extension par ici, une élévation par là-bas, une voiture puissante pour le pasteur, en plus de sa maison, etc. Mais, au même moment, la situation des pasteurs dans les campagnes ne change guère, un vélo d’occasion pour se déplacer, pour les visites, les réunions, sachant dans quel état de délabrement sont les routes dans les brousses. Les dons financiers que reçoivent les pasteurs des moyennes et grandes paroisses n’ont jamais connu une telle inflation, de nos jours ils dépassent allègrement le traitement qui leur est alloué mensuellement. Dans les campagnes, la précarité des pasteurs est la règle. De temps à autre, au moment des récoltes, quelques donateurs peuvent leur apporter quelques kilos de riz. Ils sont condamnés à se débrouiller avec leur maigre salaire. Au sein de la société comme à l’intérieur de l’Eglise, cet écart entre les nantis et les autres est permanent. Où est la solidarité ? Où est la parole de Dieu ? Le ministère pastoral qui est à la base une réponse sincère de celui ou de celle qui entend l’appel de Dieu, une vocation,  semble en train de devenir un métier très lucratif comme n’importe quels autres dans nos grandes villes. Il est à regretter que les Eglises aient ouvert non seulement le parvis de leur temple mais surtout le cœur même des Institutions, des paroisses locales à la politique de l’argent et à la politique tout court. Certes, depuis la royauté, le christianisme a joué un rôle prépondérant sur l’échiquier politique malgache. Sauf que les récents événements, c’est-à-dire les trois dernières décennies, plaident en faveur d’une remise en cause, et de l’arrêt de cette immixtion de la religion dans l’arène politique, de l’exploitation de cette dernière par l’ensemble de nos dirigeants. En effet, qu’a-t-on pu tirer de ces effervescences religieuses réunissant des dizaines de milliers de croyants sur les places publiques, lors des manifestations politiques censées apporter le changement tant espéré ? Rien du tout, à part notre dernier rang dans le classement des nations les plus pauvres au monde. L’échec de la politique est consubstantiellement lié à celui de l’Eglise. Comme Aaron et les chefs religieux juifs du temps de Jésus—Christ, on a laissé faire, pis, le comportement des Eglises reste encore aujourd’hui dans l’accommodement. A quoi tient la pauvreté, d’autant plus qu’elle est rampante, si ce n’est à l’absence d’une redistribution équitable de la richesse, à l’individualisme, à la réticence des uns par rapport aux autres, aux mauvaises gouvernances desquelles l’Eglise par son positionnement plus que partial se rend complice ?  Notre pays se trouve, depuis quelques années maintenant, dans une ère qu’on pourrait qualifier de « veau d’or ». Nos politiciens aiment bien s’afficher dans les grands rassemblements chrétiens, on ne manque parfois pas de débuter une quelconque réunion, notamment politique, par un culte, on confond allégrement sa propre croix, ses propres échecs politiques avec la croix du Christ, l’invocation de Dieu peaufine les messages politiques. En même temps les corruptions de haut vol vont bon train, on fait semblant d’être sincère pour lutter contre la corruption, mais en réalité rien ne peut être fait sans l’aval du pouvoir. Il y a une frontière au-delà de laquelle l’indépendance des enquêteurs n’est plus valable. A l’inverse les pasteurs ne trouvent aucun inconvénient à assister à des meetings politiques en étant vêtus de leur robe pastorale, et l’instance centrale ne trouve rien à leur reprocher. Il n’y a plus, et ce depuis des années, de vrais Moïse parmi les chefs religieux malgaches, ne parlons pas des hommes politiques. Il ne reste plus aujourd’hui qu’Aaron et les enfants d’Israël, et le veau d’or bien entendu. Les Ralaimongo, Raseta, Ravelojaona relèvent d’un passé qu’on va devoir regretter à jamais. Il faudrait peut-être quitter les grandes agglomérations, les chefs-lieux des régions si on veut retrouver des vocations pastorales profondes et intactes. Il est temps que les chrétiens et leur chefs se ressaisissent et tournent le dos à la fois à cette course effrénée à l’argent et à cette collusion avec le monde politique, pour s’investir et se concentrer dans ce à quoi ils sont appelés par leur Seigneur, répandre l’amour, propager la bonne nouvelle, veiller aux nécessiteux qui sont toujours parmi nous, sans oublier leur mission d’édification et  de réconfort. Ne faudrait-il pas méditer au pied de la lettre cette parole de Jésus-Christ : « “Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu” ( Mc 12.17) ». Et même si César se veut montrer généreux, ne le laisse sous aucun prétexte faire l’aumône à Dieu, car ce n’est pas ce que Christ a voulu recommander. César ne donne jamais gratuitement, sans attendre en retour, le fameux retour sur investissement. Cela est d’autant plus vrai que l’environnement est rongé par la pauvreté et les hommes sont versatiles. En outre,  les difficultés économiques sous-tendent ce regain religieux qu’on peut observer partout sur l’ensemble du territoire. Néanmoins, bon nombre de personnes ne veulent plus entendre parler ni de la religion ni de la politique, s’offusquant du caractère de leurs Eglises qui ne veulent pas se détacher de la mainmise de la politique dans laquelle elles s’embourbent en connaissant malheureusement  tous les risques. A ce propos, il faudrait relire cette parole de Jésus : « … Quel est votre avis ? Si un homme a cent brebis et que l’une d’entre elles vienne à s’égarer, ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour aller à la recherche de celle qui s’est égarée ?  ( Mt 18.12)».  De ce fait, une Eglise qui feint d’ignorer les raisons pour lesquelles certains paroissiens préfèrent lui tourner le dos faillit tout simplement  à sa vocation. Une Eglise qui s’investit uniquement pour ceux qui lui sont  acquis se fourvoie. Une église qui se sent humiliée, heurtée par des avis discordants, manque de maturité, elle s’enferme sur elle-même, se raidit. Car il est de son devoir de se rendre disponible et à l’écoute des uns et des autres. La division s’observe parmi les fidèles, mais  elle pourrait être aussi l’œuvre des partis politiques qui seraient tentés de ranger les croyants selon leur confession. Dites-moi quelle est votre confession, je vous dirai à qui vous allez donner votre voix lors des élections. Aucun choix n’est dès lors motivé par les projets politiques, sociétaux, aussi pertinents soient-ils indépendamment des personnes qui les portent. Par conséquent, le malheur de notre pays se trouve quelque part dans le caractère mécanique et mimétique de nos électeurs.

En outre, on ne saurait complètement dissocier la vie de l’église de  celle de ses membres, son image et celle de ses ouailles. Car l’apôtre Paul nous interpelle en ces termes : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? ( 1 Cor 3.16». Ce qui veut dire qu’il y a deux manières de considérer l’église de Dieu, mais que la seconde se trouve totalement incorporée dans la première. Et que l’image de la première est entièrement dépendante du comportement de la seconde. L’Eglise dépend de ce que l’on en fait, la responsabilité individuelle est ici capitale. S’il y a aujourd’hui dans le monde, deux milliards et demi de chrétiens, il doit y avoir aussi le même nombre de temples mobiles, individuels,  dont le rôle et la mission consistent à rendre témoignage à Jésus-Christ , sa fidélité envers Dieu, sa persévérance dans l’amour de l’autre, son appel à la paix et à la réconciliation, son refus de vengeance etc. Bref, apporter un peu de lumière et d’espoir dans un monde qui globalement est en souffrance. Il y a donc autant d’églises que de paroissiens lors d’un culte, toutefois, la question que l’on devrait se poser et à laquelle il faudrait apporter une réponse personnelle, c’est,  est-ce que j’ai fait tout le nécessaire pour protéger des souillures cette église qui n’est autre que moi-même ? La réponse est indubitablement NON, l’histoire de l’Eglise en témoigne, la situation dans les paroisses locales est loin d’être radieuse. Car chacun et chacune a déjà au moins une fois tenté, le terme est pesé, d’ouvrir ce temple à toutes sorte d’intrusions, de l’exposer aux envahisseurs indésirables. Il en résulte que, atteint dans ses fondations, ce temple vacille, il est en train de s’éroder. Néanmoins, il n’y a pas lieux de se laisser happer par une sorte de panique, surtout en ce temps de carême, propice à l’introspection. Il faut absolument nous remettre sur le plan spirituel, non pas avec nos propres forces, sinon nous y arriverons jamais, car selon encore l’apôtre Paul: «Car je sais qu’en moi – je veux dire dans ma chair – le bien n’habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, ce n’est pas moi qui agis, mais le péché qui habite en moi » ( Rm 7.18-20).  C’est à dire qu’il faut se refaire, se reconstruire spirituellement et de manière sincère, agréable à Dieu en le laissant agir avec la présence de son Esprit qui ne nous propose pas un coup de pouce, encore moins une sorte de crédit pour travaux. Mais, si nous acceptons, Dieu prendra en charge l’ensemble des travaux nécessaires pour consolider ce temple, pour qu’il soit d’aplomb et reposant sur une assise ferme, les commandements de Dieu. C’est à cette condition seule que nos Eglises retrouvent son véritable chemin, et  sa vraie vocation, être un sanctuaire, un lieu de refuge et de rencontre avec Dieu : « Détruisez ce temple et, en trois jours, je le relèverai. » ( V 19).  

Ne laissons-pas s’effilocher ce temps de carême, mais saisissons-le pour enclencher le changement nécessaire dans notre vie spirituelle tant individuellement que collectivement, de sorte que les quarante années à venir, les quatre siècles prochains ne soient pas pour l’Eglise et  pour tous les enfants de Dieu, un temps d’asservissement par l’esprit du mal. Mais au contraire, un temps de victoire et de succès remporté contre les tentations : l’argent, l’honneur, la haine, l’individualisme, parce que leur porte est inviolable, leur parvis infranchissable, leurs gardiens y veillant comme à la prunelle de leurs yeux : «  Je t’appelle car tu me répondras, mon Dieu.  Tends l’oreille vers moi, écoute ma parole ! Fais éclater ta fidélité, sauveur des réfugiés qui, par ta droite, échappent aux agresseurs.  Garde-moi comme la prunelle de l’œil, cache-moi à l’ombre de tes ailes, loin des méchants qui m’ont pillé
et des ennemis mortels qui me cernent » (Ps 17.6-9).  De sorte aussi, par ailleurs,  que les Malgaches puissent être enfin conduits  vers la voie les éloignant de ce désert, de ce manque généralisé dans lequel  ils se trouvent depuis plus de quarante années, de cette difficulté systémique qui maintient la nation dans la paralysie.

 

Pasteur Marc RAKOTOARIMANGA

You may also like...

Comments are closed.