Enseignement (Novembre 2016)

Exode 32 . 7-14 Luc 15 . 1-32

« Dieu est miséricordieux » semble être le message principal à souligner après lecture de ce texte de Luc. Effectivement, le Dieu de David, le Dieu des Pères d’Israël, le Dieu auquel nous croyons tous est un Dieu d’amour. Certes, il lui arrive de se mettre en colère, et on comprend bien pourquoi. Dès qu’on leur tournait le dos, les Fils d’Israël, rattrapés par d’anciennes croyances et des pratiques antérieures, ne manquaient pas un instant pour réclamer non pas un seul mais plusieurs dieux, à la fois visibles et palpables. Une sorte de divinité de proximité: « Debout ! Fais-nous des dieux qui marchent à notre tête, car ce Moïse, l’homme qui nous a fait monter du pays d’Égypte, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé. » (Exode 32.1). On se demande s’ils ne considéraient pas Moïse comme l’incarnation de Dieu lui-même et non pas uniquement son porte-parole. De même, combien de fois dans la journée, à la sortie du culte ou d’une réunion de prière, nous laissons-nous gagner par toutes sortes de sentiments désagréables à Dieu, (mépris, colère, médisance, hypocrisie, animosité, etc.). Quoi qu’il en soit, son message envers ses enfants reste sans équivoque: “Même si les collines venaient à s’ébranler, même si les montagnes venaient à changer de place, l’amour que j’ai pour toi ne changera jamais”. (Ésaïe 54.10). IL se définit avant tout comme un Dieu qui ne s’attarde pas sur nos imperfections, nos iniquités, pas plus qu’Il ne se focalise sur notre manière souvent maladroite de lui rendre témoignage. Dieu nous ouvre la porte de son Royaume comme Il nous tend les bras de façon à ce que nous puissions y trouver un nid, un refuge nous mettant à l’abri du pouvoir de ce monde, de sa puissance menaçante et tentaculaire ainsi que le montre le dialogue de Jésus avec le diable : “Jésus, rempli d’Esprit Saint, revint du Jourdain et il était dans le désert, conduit par l’Esprit, pendant quarante jours, et il était tenté par le diable. Le diable le conduisit plus haut, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre et lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c’est à moi qu’il a été remis et que je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu m’adores, tu l’auras tout entier. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c’est à lui seul que tu rendras un culte. » (Luc 4.1-13). Cette première victoire de Jésus contre la forme la plus répandue et la plus implacable des tentations est aussi la nôtre. C’était la première d’une longue série de conquêtes, de triomphes tantôt contre les maladies incurables, tantôt contre les mauvais esprits, tantôt contre les responsables religieux de l’époque qui en voulaient à sa peau jusqu’à la victoire finale contre la mort et tous les péchés.

Il est vrai que la miséricorde, la grâce de Dieu sont gratuites, c’est-à-dire que ce n’est pas comme les aides de l’Etat où l’attribution est fonction de plusieurs facteurs, l’amour de Dieu est sans condition même pour ceux qui refusent de reconnaître Lui et son Fils Jésus-Christ. Néanmoins, il nous est tout à fait possible de faire en sorte que cet amour sans commune mesure puisse avoir postérieurement à nos fautes une portée pédagogique. Pour ce faire, nous ne devrions pas faire l’économie d’une question essentielle : qu’est-ce qui nous fait trébucher de manière quasi quotidienne? Car nous ne devrions, en aucune manière, être tentés de vouloir séparer la miséricorde divine de notre promptitude à enfreindre toutes ses paroles et ses recommandations. Si tout est parfait, l’amour que Dieu nous a manifesté en Christ perd toute sa raison d’être, sa valeur.

Selon nos textes quatre raisons au moins pourraient être tenues pour responsables de nos égarements.

La première raison, c’est l’absence d’un guide, d’un précepteur qui baliserait le parcours. C’est valable tant pour un groupe, une église, une communauté quelconque que pour un individu. Par ailleurs, l’histoire du veau d’or semble avoir indiqué qu’un mauvais chef ou son absence conduirait à la même dérive. De cet épisode, deux remarques précieuses méritent d’être mises en relief. La première, contrairement à la position commune qui consisterait à mettre la charge uniquement sur les Fils d’Israël. Y voir une responsabilité partagée ne devrait pas paraître improbable. Car il est évident que chacun des acteurs avaient une part de responsabilité bien qu’elle ne fût pas égale. Les Fils d’Israël en premier lieu, Aaron qui n’avait pas su imposer son autorité et dans une certaine mesure Moïse qui serait parti plus longtemps que nécessaire : « Car ce Moïse, cet homme qui nous a fait monter d’Égypte, nous ne savons pas ce qui est advenu de lui ! » (v.1). Dans la vie d’une église, d’aucuns ignorent qu’il se passe toujours d’une manière ou d’une autre des situations très peu orthodoxes, des situations conflictuelles, des différends opposant le pasteur à une frange des paroissiens ou entre les paroissiens eux-mêmes et que sais-je encore. Alors, l’on pourrait bien imaginer le cas des églises où il n’y a plus du tout de pasteur depuis un certain temps. Ceci étant, bien des cas contraires désapprouvent cette remarque en ce sens que l’absence d’une autorité morale et unique pourrait au contraire renforcer la cohésion des membres. Deuxièmement, s’il est une croyance qui est commune à l’ensemble des civilisations humaines, c’est surtout la croyance en une divinité, en un dieu visible ou invisible qui aurait créé le monde, que l’univers n’ait pas surgit ex-nihilo, de nulle part. Cependant cette conviction a besoin d’un cadre pour pouvoir évoluer dans le droit chemin. Pour les chrétiens, ce rôle incombe à l’église, aux pasteurs, aux théologiens qui prodiguent des études, des formations, des connaissances à tous les âges.

En outre, l’on sait que dans les pays occidentaux cela fait trois ou quatre décennies que les gens prennent de plus en plus leur distance avec la religion, les églises se vident de leurs ouailles, les statistiques le prouvent. Le quotidien « Figaro » révèle que : 64 % des Français se reconnaissent comme catholiques, mais que 4,5% d’entre eux seulement fréquentent la messe chaque dimanche. Pour connaître où une bonne partie d’entre eux sont partis les week-ends, ce n’est pas à l’église qu’il faut se rendre mais dans les stades de foot un peu partout en Europe, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne ou en France. Samedi après samedi, dimanche après dimanche, les tribunes sont noires de monde. La ferveur, l’élan, l’enthousiasme, l’engagement des supporteurs n’y ont rien à envier à ce qu’on pourrait attendre des grands rassemblements évangéliques à l’Américaine. Et où l’on continue encore à parler des dieux des stades, auparavant c’étaient Maradona, Pélé aujourd’hui ce sont les plus jeunes Messi, Neymar, Ronaldo. Ce sont les nouveaux Dieux de cette société consumériste. On s’arrache, on économise, on dépense, on fait du sacrifice pour avoir le maillot flanqué sur le dos du nom de son idole. C’est ce qui a remplacé la Bible que les chrétiens d’Afrique, de Madagascar et d’ailleurs portent fièrement en allant au culte le dimanche matin. Ces jeunes prodiges du ballon rond archi riches ont en outre un point commun avec la majorité des supporters, ils ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche. La grande majorité est issue de la classe populaire voire dans certains cas très pauvre. Ce sont les nouveaux veaux d’or d’un monde dans lequel l’ancrage spirituel au sens chrétien du terme est réduit à la portion congrue puisqu’au même moment, c’est à peine si les chrétiens osent témoigner de celui en qui ils croient, de peur des réactions inattendues, dégradantes, irrespectueuses. Une crainte qui n’est pas du tout du goût de l’apôtre Paul qui disait à Timothée : « proclame la Parole, insiste à temps et à contretemps, reprends, menace, exhorte, toujours avec patience et souci d’enseigner » ( 2 Tim 4.2).

La deuxième raison. Comme les Pharisiens dans le texte de Luc où l’on peut lire ceci: « Tous les collecteurs des taxes et les pécheurs s’approchaient de lui pour l’entendre. Les pharisiens et les scribes maugréaient : Il accueille des pécheurs et il mange avec eux ! » (Luc 15.1-2). Les chrétiens ont cette fâcheuse tendance à juger les autres. Juger ceux qui ne partagent la même vérité qu’eux, leur semble tout à fait normal, pourtant c’est triste. Pis, certains critiquent ouvertement ou à leur insu ceux ou celles qui appartiennent à la même église qu’eux. De quoi les taxent-ils ? De ne pas être suffisamment pieux, de ne pas savoir prier, ils détestent leur mode de vie etc… Mais est-ce que chacun a eu la sagesse de prendre un peu de son temps pour méditer les versets bibliques relatant la position et la parole du Christ à cet égard, par rapport à cette attitude toute déplorable : « Pourquoi regardes-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et ne remarques-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ? » (Luc 6.41). L’épître de Jacques remet tout jugement au seul pouvoir de Dieu : « Un seul est législateur et juge, celui qui peut sauver et perdre ; mais toi, qui es-tu pour juger ton prochain ? » (Jacques 4.12)

La troisième raison, à l’image du fils cadet qui du vivant de son Père lui réclamait son héritage pour être libre, autonome et vivre selon ses envies d’homme célibataire. Une vie marquée par une large place offerte aux plaisirs de toutes sortes, ce qui n’était pas sans répercussion sur le plan financier, ce qui est justement arrivé: “Peu de jours après, le plus jeune fils convertit en argent tout ce qu’il avait et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en vivant dans la débauche. Lorsqu’il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à manquer de tout ». ( Luc 15.13-16). Dans notre entourage familial, amical ou professionnel, même au sein de notre église, pareille situation n’est pas légion, mais elle n’est pas à écarter. L’homme succombe souvent sur l’une ou l’autre tentation, parfois les deux vont de pair, elles se nourrissent. L’argent et le plaisir sans parler des autres objets auxquels nous réservons un sentiment proche d’une vénération, les voitures, la maison, les tablettes, les portables. Un grand écrivain français et académicien dit dans son livre “Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit” (Jean d’Ormesson), une chose qui est tout à fait vraie: « le portable a remplacé le chapelet ». En tout cas, la Bible, par le biais de l’apôtre Paul qui est à l’origine de plusieurs églises et dont l’expérience en matière de gestion communautaire n’est plus à démontrer, nous incite en ces termes: “Pensez à ce qui est en haut, et non pas à ce qui est sur la terre… Faites donc mourir ce qui n’est que terrestre : l’inconduite sexuelle, l’impureté, les passions, les mauvais désirs et l’avidité, qui est idolâtrie ». (Col 3 ; 5).Bien entendu ce changement ne saurait pas être mené tout seul, uniquement avec notre propre volonté si sincère et si énorme soit-elle. C’est avec le Christ que nous marchons, c’est son Esprit Saint qui nous fortifie de sorte que le découragement, l’abandon ne puissent pas nous atteindre.

La quatrième et dernière raison est liée à un caractère bien connu du commun des mortels, la difficulté à accorder son pardon. Comme l’attitude du fils aîné dans l’histoire que Luc nous rapporte, voyant son frère cadet dans les bras de leur père qui semble être très heureux et soulagé de ces retrouvailles : ce fils aîné s’est immédiatement enfermé dans la colère. Il ne comprend pas pourquoi il n’y a pas eu de sanction, pourquoi un tel accueil pour quelqu’un qui n’en mérite pas. Il voit dans cet accueil qui sort de l’ordinaire, une occasion de découvrir une autre facette de son père qui non seulement lui restait cachée jusqu’à présent mais en plus qui lui est défavorable. Une injustice dont il est la seule victime, alors que sa conduite était toujours exempte de rugosité. Alors il répondit à son père : « Il y a tant d’années que je travaille pour toi comme un esclave, jamais je n’ai désobéi à tes commandements, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour que je fasse la fête avec mes amis » (Luc 15.29). Or à moins d’être égoïste, personne ne saurait se plaindre d’une situation qui se rétablit, c’est pourquoi l’emportement de ce jeune homme pourrait aussi être l’expression de son inquiétude en ce que ce retour au bercail de son frère cadet impliquerait une possible remise en question de l’héritage qui devrait normalement lui revenir, l’autre a déjà pris sa part.

Force est de souligner qu’il y a des cas pour lesquels on n’a pas de mal, voire même des cas où l’on est heureux d’avoir passé l’éponge tandis que dans d’autres c’est beaucoup plus difficile, voire impensable. Étant victime, pardonner paraît aux yeux du plus grand nombre une forme de résignation, de défaite, d’insulte à ceux qui ont perdu la vie, sont handicapés lourdement, alors que tous les chercheurs, les cliniciens s’accordent à donner au pardon une vertu réparatrice, salutaire. Il libère autant les victimes que les coupables. Il les affranchit d’un quotidien à ruminer une situation que parfois on ne pourra plus restaurer telle qu’elle. Rester dans l’amertume c’est constituer une entrave tant à ses propres marches, sa propre vie qu’à la chance de celui ou celle qui est à l’origine de son malheur de pouvoir envisager l’avenir autrement que comme un éternel coupable. Par conséquent, l’Évangile plus que les ouvrages qui consignent nos lois et nos droits dont l’utilité reste primordial, me paraît être plus apte à pulvériser la haine pour permettre l’éclosion d’une vie nouvelle. L’histoire de Jésus doit pour chaque chrétien être une source d’inspiration pour une autre vision de la vie, de l’altérité, des relations humaines. Sa réponse à Pierre fut historique, comme l’est son attitude sur la croix. “Alors Pierre vint lui demander: Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il péchera contre moi ? Jusqu’à sept fois ? Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois ». (Mt 18.21-22). Aussi : « Lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé le Crâne, ils le crucifièrent là, ainsi que les deux malfaiteurs, l’un à droite et l’autre à gauche. Jésus disait : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort » (Luc 23.34). C’est pour dire que le pardon doit être chevillé au corps de tous ceux et toutes celles qui se décident à suivre le fils de Dieu.

C’est donc dans la pratique, au contact des autres, de ses semblables que la manière d’être chrétien se vit. On peut ne pas être à la hauteur de ce que le Christ exige de nous, l’homme reste tributaire quoi qu’il fasse de sa propre nature. Et tant qu’il tente de s’en sortir par ses moyens, il retombe illico, si bien qu’il important de savoir se laisser diriger par l’Esprit Saint de Dieu qui a le pouvoir d’éclairer nos voies, de nous encourager et de nous garder dans la persévérance, car être chrétien c’est aussi être dans le combat non pas contre un individu mais plutôt contre les esprits malins qui ne cessent de faire miroiter devant l’homme des pourritures, des divisions, de l’avidité, de la haine etc…

« C’est vous qui êtes le sel de la terre…. C’est vous qui êtes la lumière du monde… Que votre lumière brille ainsi devant les gens, afin qu’ils voient vos belles œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Mt 5.13-16).

Pasteur Marc RAKOTOARIMANGA

Tél : 06 64 86 10 32

Mail : rakotoarimangamarc@gmail.com

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